SHOE video : analysis
Certains d'entre vous auront suivi dans les commentaires un de mes posts ou j'explique comment Alice qui poste régulièrement ici, m'a fait part de ses premières impressions quant au dernier clip de Prince.
Elle m'envoie ce soir par email, comme promis, son analyse finale, et je dois dire que je suis tellement blufée que plutôt que de poster cela dans un commentaire, je vais pour la première fois donner la parole et par la même occasion, un article, à une tierce personne.
Ce n'est pas tous les jours qu'on lit une analyse bien ficelée et pertinente.
De plus soyez assurés que je n'aurais jamais été capable d'écrire des choses aussi profondes sur sur un vidéo clip, vu que je ne suis absolument pas cinéphile.
Il faut savoir reconnaitre ses faiblesses, et surtout rendre hommage à Alice, quel talent !
Analyse
Il faut d’abord distinguer la séquence sur le pont de celle dans la tour. Les vêtements portés sont différents. Le dernier plan du clip, qui montre Prince s’en retourner sur le pont, nous indique qu’il n’a en fait pénétré dans la tour que psychologiquement, puisqu’on le retrouve au même endroit qu’au début.
La séquence dans la tour : quand Prince regarde dehors, la pièce est dans l'ombre, sauf les carreaux de la fenêtre, baignés de lumière.
Il effleure un carreau avec ses doigts (1m04). Ça veut dire que le bonheur est dehors, mais son nouvel amour, il est pessimiste pour le trouver un jour, parce qu'on voit ensuite la porte à sa gauche, carrément dans le noir (à 1m49).
Il est enfermé là solitaire, et pour le moment, il n'y a pas d'échappatoire.
Dans la tour, le décor est expressif : il nous renseigne sur l’état psychologique du personnage. Il y a beaucoup de lignes, de rectangles, de carrés, qui forment une géométrie assez sévère, et qui indique un esprit un peu torturé.
La seule chose apaisante est le corps de la femme, ses courbes.
Lors de cette première scène, on voit qu’il va accorder une certaine importance au charnel dans cette relation, avec le lit en arrière-plan quand on voit Prince derrière les carreaux. A 1m56, on le voit assis sur le lit en train de se passer de la crème sur les mains (?), et de remettre sa bague.
Il nous dit que c’est son côté du lit, il y a son chevet, c’est là qu’il dort, et ce côté du lit est éclairé. Il est sûr de la satisfaire sexuellement. L’autre partie du lit par contre est plongé dans l’ombre. Je pense que Prince doute de rencontrer un jour son âme-sœur.
Le réalisateur fait beaucoup appel au surcadrage dans le clip, ce qui signifie une idée de séparation : là, par exemple, ils sont réunis dans le même plan, mais séparés par le rectangle du miroir.
Le surcadrage élimine par la même occasion l’impression de hors-champ. Les personnages sont non seulement séparés, mais également « enfermés » dans un monde qui leur est propre.
Lui est dans l’attente, mais il n’est pas dupe: elle, existe-t-elle vraiment?
La situation s'arrange un peu avec un beau plan de cinéma comme je l'ai appris à l'école, à 2m05, bien significatif, mais beaucoup trop bref.
On voit la femme encadrée dans le miroir, éclairée, avec Prince à droite dans le noir.
Tout à coup il s'avance et rentre sa tête dans son rectangle à elle.
Signification : pénétration, envie d'aller vers elle, d'entrer en elle...
Et oui, je sais c'est tordu, mais quand Hitchcock montre un acteur qui manie un marteau-piqueur avec dans le même plan une femme en haut d'un mur, ça veut dire qu'il a envie de coucher avec elle, c'est ce qu'on apprend théoriquement.
De plus, la profondeur de champ (portion d’espace qui apparaît nette sur l’image) dans ce plan est très réduite : Prince seul est mis en valeur, elle non.
La femme est une image fantasmagorique.
A 0m56, un gros plan est fait sur elle.
Elle a un aspect un peu éthéré. Elle n’est pas tarte (comme le pense Bhan), non, en fait, c’est la représentation physique de sa femme idéale.
Mais comme il ne sait rien d’elle, ni où elle est, elle est volontairement représentée comme une figure fantomatique (symbolisée par les reflets dans le miroir).
C’est pour ça qu’elle n’a aucune expression sur son visage, comme un mannequin de cire.
Prince n’est vraiment mis en valeur dans cette vidéo que sur le pont (à 2m29 par exemple) : pas de profondeur de champ, le point n’est fait que sur lui, et à 1m19, le plan le montre sur la droite, avec une perspective du point de fuite (l’endroit d’où il arrive au tout début) complètement floue.
Dans la chanson, il s’adresse à cette femme rêvée, mais à 1m32, la caméra décolle pour finir en plongée très écrasante (2m12).
C’est un plan vraiment curieux parce que d’un côté, Prince est placé dans une position de dominé, mais de l’autre, il est quand même mis en valeur par le fond homogène des pavés.
On peut se demander à nouveau s’il doute de la réalité de cette relation amoureuse qu’il souhaite dans sa vie. Il semble s’adresser à Dieu dans ce plan, les bras écartés, il chante: « You know, I’m free » (sous-entendu: « Je veux la trouver, mais aide-moi, je doute »).
Ça ressemble à un plan subjectif du divin, renforcé par l’écrasement de la plongée.
Cette relation avec cette femme, il l’attend, mais elle ne sera jamais aussi importante que sa relation à Dieu.
A 0m11 et 1m09, le type de plan est fait sur elle, mais là, on peut penser que c’est un plan subjectif de lui qui la regarde.
A exactement 2m20, bonjour le plan de surcadrage : elle dans le rectangle du miroir, lui dans le rectangle du mur, et en plus, la porte qui les sépare, et le lit laissé vide en avant-plan.
On peut difficilement mieux faire en matière de séparation. Ils ne sont pas du tout dans le même monde.
Et ça continue à 2m46, mais là en plus, l’effet est inversé : elle est plongée dans le noir dans son rectangle, et elle est en plus représentée sur la droite, dans un carré. C’est un plan très sombre, dans tous les sens du terme.
A 3m02, il tapote l’oreiller de son côté du lit à elle et notons qu’il lui a mit une bougie sur son chevet. Il l’attend, c’est sûr, il est prêt, mais vu la mise en scène, c’est quand même aussi très confus dans sa tête.
A 3m04, aaaah, ils sont enfin réunis dans le même plan, sans obstacle. Mais ça ne va pas durer longtemps. A 3m18, le plan dure 2 secondes à peine, et à 3m38, on la voit elle, mais lui n’est plus qu’en amorce à gauche et de dos.
La scène du bandeau en satin blanc rappelle les draps du lit, le charnel.
Egalement leurs vêtements à eux deux.
Du fait que la scène soit éclairée latéralement par le lampadaire, c’est une lumière très adoucissante et nous n’avons pas ici de lignes brutales comme auparavant, mais des courbes (le pied du lampadaire, la commode, le divan… 3m10, 3m33...).
Conclusion
Avec ce travail sur la lumière, la composition du cadre, la profondeur de champ, vous allez me dire que ce clip est un chef-d’œuvre.
Et bien, ça aurait pu l’être, si le montage n’était pas aussi mal fait (les plans des deux séquences sont totalement mélangés, ce qui jette une grande confusion. D’ailleurs, j’analyse un plan du milieu, pour faire référence à un autre du début, puis je retourne à la fin…).
Il y a des plans inutiles ou répétitifs : à 2m16, à 3m24 (le point mal fait), à 3m48 (le petit pas de danse ringard) à 4m00, à 4m04... qui auraient gagnés soit à être supprimés et remplacés, soit à rallonger les plans existants, beaucoup trop courts pour ce thème.
Je note d’une manière générale, un gros contraste entre les paroles de la chanson, pleines d’espoir, et la mise en scène de l’ensemble, avec ces plans pleins de lignes et de carrés, ces couleurs très sombres, ces zones d’ombre…
Les plans utilisés sont des plans éloignés pour la plupart, ce qui montre une volonté d’éloigner les 2 personnages. Une série de gros plans les auraient au contraire rapprochés.
C’est soit Prince qui est responsable de ça, soit le réalisateur ou le chef opérateur (sur les indications de Prince, qui est cinéphile donc ce ne serait pas étonnant).
La première règle au cinéma, c’est la clarté.
Sans compréhension, pas d’émotion.
Dommage que la vidéo soit plombée par ça, parce que c’est la première fois que je vois un clip de Prince avec ce genre de travail technique.
Alice.